■ Primo Levi, Si c'est un homme, Paris : Pocket, 1988
Adieu* Mistinguettes et autres Damoiseaux !
« Aussi, [...] mon livre n’ajoutera-t-il rien à ce que les lecteurs du monde entier savent déjà sur l’inquiétante question des camps d’extermination. Je ne l’ai pas écrit dans le but d’avancer de nouveaux chefs d’accusation, mais plutôt pour fournir des documents à une étude dépassionnée de certains aspects de l’âme humaine » (Levi 1987 : 7). Cet homme vertueux, écrivain et poète italien s’est révélé au grand public avec ce journal de la déportation retraçant son quotidien dans un Lager du district d’Auschwitz. Primo Levi (1919-1987) retrace brutalement dans Si c’est un homme, ses journées dans le camp de Monowitz et livre à une société des années 40, l’horreur à peine croyable et la réalité qui n’ose s’exprimer après le traumatisme d’une guerre idéologique et de massacres de masse. Ce n’est donc que dix années après sa publication en Italie en 1947, que son ouvrage se voit connaître par l’opinion publique mondiale en tant qu’un des premiers témoignages - d’une longue série - d’un rescapé d’un camp de la mort.
Une catharsis nommée écriture
C’est à la suite de son arrestation et de sa condamnation en tant que résistant du mouvement italien des Avanguardisti en 1944, que Levi est déporté en Pologne. Il y restera une longue et terrible année, morcelée en deux rudes hivers pour un trop court été, avant la libération du camp par les troupes soviétiques. C’est dans la foulée de sa liberté retrouvée et ainsi, de la reconstruction de sa vie, qu’il se met à écrire ; cherchant un moyen d’exorciser son vécu, de renouer avec son quotidien. Ainsi, tel un journal de bord du camp, Levi va raconter en une quinzaine de chapitres thématiques - dont le titre fait référence à l’événement majeur qu’il s’y passe - les plus minutieux détails de ses journées, du lever au coucher. Là où l’ouvrage est instructif et différent de ce que l’on s’imagine après avoir lu le quatrième de couverture, sont les propres questionnements du protagoniste à son égard et celui des autres ; quant à son désespoir grandissant jour après jour. Une certaine philosophie de l’horreur, une psychologie de la folie…
Un récit poétiquement amer
Nul n’est question ici de simplement raconter. Il s’agit d’expulser une violence, d’essayer de comprendre, de se pardonner et de pardonner face à ce qui s’est présenté. Cependant, et bien que l’on connaisse le contexte des sociétés des années 30, atteintes de fièvre nationalistes, il n’en est pas moins que l’on regrette l’absence ou le silence de « l’avant-camp » de l’auteur ; de ses années d’études, de son installation à Milan. On entre, à quelques paragraphes près, directement dans le vif du sujet… Un brin déroutant. L’écrit de Levi surprend à plusieurs titres, poétique, il se découvre au détour d’une phrase, d’un mot, et est subtilement inclus dans un récit pourtant froid et hostile : on en vient même à se demander comment l’auteur peut amener cette douceur dans ses lignes, qui nous ferait presque oublier ce que l’on est en train de lire. Agrémentées d’anecdotes et rehaussées de pointes d’humour, les descriptions sont si réalistes que l’on se surprend à vivre ce quotidien en symbiose avec l’auteur : on rit même des situations qui le font rire, on s’interroge puis, on attend et enfin, on désespère. La cadence des mots au sein des phrases, utilisée subtilement, ne laisse pas le temps de s’apitoyer ; tout est plus authentique dans ce témoignage et l’on aborde ce dernier comme une histoire que l’on nous raconterait en toute intimité.
Une micro-société anarchiquement organisée
Face à l’anarchie des corps décharnés, à ce brouhaha sous-jacent provenant de diverses sources, l’organisation du camp se met en place. Mais face à l’émergence des subdivisions, des affrontements et des relations hiérarchiques entre les prisonniers désormais catégorisés arbitrairement, on ne peut que se sentir désarmé. La double organisation des camps - SS/prisonniers et prisonniers/prisonniers - est un élément proéminent du récit et dévoile un système perversif que l’on ne connaît que trop peu et qui pousse ses habitants à se retrancher dans leurs instincts les plus primaires. Ainsi, bien que les SS soient les dominants de plus hauts grades, il y a, dans cette verticalité des ordres, une place destinée aux prisonniers de droit communs, aux politiques et enfin aux juifs. Instable, la place de tout un chacun peut changer pour autant qu’il fasse légion à celui qui est au-dessus… Avec le recul, la dualité des affrontements perpétuels relève de l'aberration ; nous qui pensions, naïvement, que tous les prisonniers furent solidaires… « L’homme est un loup pour l’homme »[1] lorsqu’il se retrouve à l’état de nature, peu importe sa place. Les dichotomies sont aussi psychiques, d’un côté les optimistes, de l’autre les pessimistes. Tous jonglent avec la fatalité, retranscrite crescendo par l’auteur au fil des pages et des situations.
Un quotidien détaillé
Les descriptions précises que nous soumet Levi installent une réelle proximité avec le lecteur, le rendant ainsi complice de son œil indiscret, des scènes quotidiennes de la vie du camp. Certaines sont racontées comme faisant partie d’une vie tout ce qu’il y a de plus « normale », comparées à des activités économiques d’une société industrialisée. Pour illustrer ce propos, on peut notamment citer le processus de distribution des chemises de rechange qui s’orchestre telle la Bourse où se rencontrent les « marchands », « les clients » et « les curieux ». Plus encore, c’est la faim et l’instinct de survie qui rythment le quotidien et poussent l’homme à chercher de quoi profiter d’un réconfort de courte durée ou à de quoi échanger. Le quotidien physique n’est pas le seul à être dépeint puisque celui des pensées a aussi sa place. Autrefois indivisibles, le corps physique se détache du corps spirituel et donnent naissance à deux entités : le corps marche, court, porte, pose, déplace et le corps spirituel lui, attend la mort, résigné. Lorsque l’on termine l’ouvrage, il en est même gênant de voir que l’on a assisté à la déchéance de l’esprit, à la dépossession de soi, de son corps et de son âme. L’individu une fois aliéné, n’est plus...
[1] Du latin homo homini lupus, Plaute, Asinaria (II, 4, 88) repris ensuite par Thomas Hobbes dans Du Citoyen (1642) et Le Léviathan (1651).
Tout plein de love à vous, Mistinguettes et autres Damoiseaux !
* = Pour les petits frenchies, l’allocution “Adieu” en Suisse romande est synonyme de “Bonjour”, dixit feu mon arrière grand-maman, Simone.


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